Ici
au milieu d'une année à demi écoulée
Ma mémoire est un labyrinthe rempli d’échos.
Je me retourne souvent, je me retourne tout le temps, sur ma vie, mes souvenirs, leur ombre dans mes pas. Ça fait partie de qui je suis, cette pelote de fils narratifs arrimés au passé. Des dates et des lieux sont gravés dans ma tête, des avant et des après, des chapitres fragmentés, des périodes archivées, des moi d’autrefois qui ont façonné la moi de maintenant. Je les observe, je les analyse, je les mets au feu, j’en récupère les cendres, je les reconstitue, j’ai besoin de comprendre, de leur donner un sens qui me propulse vers un « ensuite ». Si je les oublie, je me perds. Si je les regarde trop longtemps, je me perds aussi. On danse ensemble, en équilibre précaire. Il s’agit d’avancer.
Toute ma vie, j’ai eu le sentiment de (devoir) grandir trop vite. À peine j’avais senti le sol solide sous mes pieds qu’il se dérobait, que ma peau devenait serrée, étroite, rigide, et une chrysalide se formait autour de moi, il fallait la déchirer pour éclore, déployer ses ailes, s’envoler ailleurs, fuir parfois, encore et encore et encore renaître, rester soi-même mais différente, oui grandir. Vite vite vite.
Aller vers le mieux. Coûte que coûte. Mais les papillons, ça ne vit pas longtemps. Et vient un jour où l’on se pose quelque part. Où l’on se retourne un milliard de fois. Et où l’on se demande si
d’un chapitre à un autre, on n’a pas fini par
construire
quelque chose de suffisamment bien,
avec un sol suffisamment solide
et des ailes suffisamment fortes
pour décider de muer encore une fois
parce qu’on l’a choisi, vraiment
doucement sans feu ni fuite juste un peu de larmes
pour s’ajuster je crois
pour ensuite rester ici un moment.
J’ai envie de vous raconter « ici », si vous le voulez bien ♥
Depuis ma dernière lettre, j’ai publié un roman : Danser entre nos silences.
Un livre sur une amitié brisée et sur l’entrée dans l’adolescence. Il est paru calmement et il a été bien, si bien compris, reçu, aimé. Alors, je l’ai laissé aller presque aussitôt.
C’est étrange, les livres qui se succèdent et qui ne se ressemblent pas, ni dans leur écriture ni dans leur publication. L’année dernière, je suis restée bloquée avec mes Sauterelles. Cette année, j’ai porté Danser entre nos silences, la tête davantage à d’autres projets, donc sans plus vraiment y penser, si ce n’est pour me dire que j’étais contente.
C’est d’un calme détonnant, d’être contente sans être submergée ni épuisée. J’ai bien aimé ; c’était exactement ce qu’il me fallait à cette période de ma vie : une transition douce vers la suite.
Car, avec ce roman, j’ai le sentiment d’avoir bouclé un premier chapitre de ma carrière. D’avoir établi des bases solides, de m’être prouvé à moi-même que j’en suis capable, qu’il y a des axes d’écriture que je maîtrise désormais très bien, que je peux être fière.
Et puis que je peux passer à la suite, en effet.
Parce que bon, la suite… Ah, la suite. La suite !
La suite, je la construis depuis l’année dernière en réalité.
Vous vous en souvenez peut-être, de mon roman montagne que j’ai écrit pendant des mois, mon plus gros challenge, à la croisée des genres, avec trois timelines, trois personnages principaux, six ans que je me répétais que ce n’était pas le moment, que je n’étais pas prête.
Mais peut-être, juste peut-être, allez sûrement, que j’ai senti que je serai prête plus tard. Qu’il fallait me lancer maintenant, écrire d’abord, pour publier ensuite, quand je serai devenue le papillon plus fort.
Donc, au milieu de la tourmente de 2025, j’ai écrit un premier jet. J’ai écrit mon livre de la solitude et de la rage. Je l’ai écrit terrifiée, éreintée, convaincue de sa nécessité. Il est devenu mon livre du courage.
Puis, au milieu des questionnements incessants de début 2026, j’ai abouti à une version solide, qui est partie en soumissions au printemps, qui a mené à des rencontres intenses émotionnellement, car je le sentais dans mes os : cette décision, cette direction, c’était un tournant dans ma carrière et dans ma vie. Un tournant qui n’est possible que parce que j’ai énormément travaillé et évolué au cours des années précédentes.
Parce que je me retourne et j’ai sept romans publiés, qui ont tous bénéficié d’une jolie réception. J’ai un corps de travail, un début d’œuvre, une bibliographie qui s’allonge. J’ai un nom qui évoque des émotions aux gens. J’ai un quotidien qui a du sens, c’est le métier dont je rêvais enfant, c’est le seul que je veux exercer en tant qu’adulte, je me sens à ma place.
Donc je prends mon tournant. Sans feu ni fuite juste un peu de larmes. Je mue une fois de plus, mais ça se fait comme une évidence. Je le choisis. Et ça fait toute la différence. C’est enthousiasmant, c’est grisant. Cela s’annonce super, en fait !
J’ai choisi de publier ce roman chez une nouvelle maison d’édition, habitée par l’intuition que c’est le bon endroit, le bon moment, les bonnes personnes.
Il sortira début 2027. Il sera distinct de tout ce que j’ai fait jusqu’ici. Il en sera pourtant un écho indéniable. Et j’ai très, très hâte.
Par ailleurs, depuis le début de l’année, j’ai enchaîné :
- la nomination au prix des Incorruptibles pour La mélancolie des sauterelles en catégorie 3e/lycée (je suis SI CONTENTE !!!)
- la publication d’une nouvelle dans le recueil Partir en Livre du CNL
- l’écriture d’un projet jeunesse, qui a pris des proportions gigantesques sans que je le voie venir
- deux salons, dont un à Rouen qui m’a réchauffé le cœur si fort, si fort, si fort
- et vingt-trois rencontres scolaires
Pendant longtemps, j’ai cru que les rencontres scolaires, ce n’était pas fait pour moi.
La première que j’ai faite, c’était en février 2024, trois heures de rencontre avec un club théâtre d’une cinquantaine d’élèves, de la 2de à la Terminale, qui entraient et sortaient de la salle au fil de leur emploi du temps, pour une série de questions/réponses et un atelier d’écriture. J’étais arrivée sous une pluie battante, le parking à un kilomètre du lycée, j’avais voulu ouvrir mon parapluie, il s’était retourné à cause du vent, et en plus j’avais découvert qu’il était plein de trous, apparemment rongé par des mites. J’avais les pieds trempés, les cheveux dégoulinants, j’avais froid, j’étais assise sur un bureau inconfortable, et franchement la situation ne se présentait pas terrible quoi.
Mais bon. Fake it till you make it. J’avais brandi un grand sourire et improvisé un truc. Pendant trois heures. Sans savoir si c’était bien. J’avais eu l’impression de retenir ma respiration tout du long. Puis c’était fini. J’étais partie. Vidée de mon énergie. En pleurant. En pensant :
Plus. Jamais. De. La. Vie.
J’étais à demi persuadée que je n’avais rien apporté à ces élèves, qu’au mieux j’avais été bof, au pire très nulle, donc à quoi bon ?
Plusieurs semaines plus tard, je recevais pourtant un mail de la prof qui disait que ces mêmes élèves parlaient encore de moi à chaque cours, que je leur avais donné envie d’écrire, qu’ils voulaient m’inviter à leur spectacle de fin d’année.
J’étais un peu soufflée par cet enthousiasme. J’ai cru au coup de chance, et donc j’en ai redonné une aux rencontres scolaires. J’avais besoin de vérifier.
Celles de 2025 ont été chaotiques. J’ai appris, pris le pli, c’était plus facile de mener les échanges telle une cheffe d’orchestre, apparemment j’étais douée pour ça, car les élèves étaient contents, les profs étaient ravis, et moi aussi, sauf que j’étais épuisée/au bout de ma vie/comment je pouvais envisager de continuer comme ça ?
Je ne pouvais pas. Donc, cette année, j’ai tenté de nouvelles stratégies. La meilleure, qui a produit des résultats spectaculaires en termes de récupération d’énergie mentale, vient de mes explorations. Avant chaque rencontre, je fais des recherches sur Google Maps et j’identifie les parcs/sentiers de randonnée/petites rues mignonnes les plus proches. Et après, je file les explorer. Je finis parfois par explorer toute la ville, marchant pendant des heures. Et ça m’apaise, ça me ressource, ça m’ancre, je respire, je trie mes souvenirs de la journée, les mots doux des enfants, qui murmurent que je suis à la bonne place, que j’ai un impact positif sur leur vie, et quelle responsabilité, frissons et épanouissement, j’ai envie de recommencer.
J’ai continué à faire des erreurs, évidemment. Mais c’est en faisant qu’on apprend et je ne panique plus (ou plus trop) quand je dérape. En ce premier semestre de 2026, j’ai ainsi rencontré vingt-trois classes, soit plus de cinq cents élèves, âgés de 8 à 15 ans. Je les ai toutes adorées. Je n’ai fini sur les rotules que trois fois. La fatigue était immense, toujours, mais elle n’est plus la même ; elle ne m’écrase plus, je m’en remets vite. Plus que tout, je sens mes livres vivants. Je me sens vivante. Créer du lien enrichit mon quotidien. Alors je ne sais pas si ça durera, cet équilibre, mais pour l’instant ça fonctionne et je vais en profiter.
Car, je n’aurais jamais cru dire ça il y a deux ans, mais j’ai hâte de continuer.
(que c’est beau de se dépasser et de devenir quelqu’un qui nous semblait hors de portée, je suis émue)
Ainsi, 2026 s’est écoulée de moitié
et l’été est arrivé, avec sa chaleur écrasante et son mouvement par vagues. Cela fait six semaines que je n’ai pas défait ma valise et que je vis à un endroit quelques jours, puis je repars, je nage et j’écris, la fatigue hante tout mon corps, comme un rappel de ce que j’ai traversé, un appel à me poser enfin bientôt. Après des mois de recherches, je m’apprête à déménager dans un nouvel appartement plein de soleil et près de l’océan. Je me sens soulagée et un peu anxieuse, je me sens flotter, je me retourne et me retourne, je me sens à côté de moi-même, pleinement moi-même, je me sens seule et je me sens entourée, je me sens encore dans l’avant et pas tout à fait dans l’après, je me sens simplement entre deux, telle une page blanche à la fin d’un chapitre, et j’ai l’espoir, la quasi conviction même, que le suivant sera plus beau.
Parce que je l’aurai entièrement construit, choisi, parce qu’il est à moi, parce qu’il va me ressembler et que je vais l’habiter, je me le suis promis.
Et je le quitterai bien sûr, un jour, quand j’aurai grandi encore. Mais je crois que cette fois, j’ai prévu suffisamment de place. J’ai de la marge. De la marge pour m’installer.
Pour voir ce qui grandit quand je prends le temps de vivre ici ♥



tes lettres sont toujours si belles et si touchantes 🌷🫶🏻
Bonjour, j'étais une élève du club théâtre, et je garde un super souvenir de l'atelier d'écriture : j'étais en seconde, c'était le jour de mon anniversaire et la première fois que je rencontrais une autrice en vrai, et j'ai même pu vous faire dédicacer mon exemplaire de Les voyages forment la jeunesse (qui a par la suite été dégommé pas la pluie torrentielle). Alors certes la salle de théâtre est une vieille grotte moisie, mais vous avez été géniale et j'ai gardé le sourire toute la journée. Merci beaucoup. Depuis je vous suis sur les réseaux, j'ai lu presque tous vos livres et maintenant je les fais lire à ma sœur (nous avons toutes les deux adoré Le bleu des souvenirs d'été). Alors j'ai très hâte à début 2027 !